1 question au... Directeur du Département d’Écologie du Muséum National d’Histoire Naturelle

Je cherche à comprendre...


Pourquoi donner à penser que la fonction sociale première de l’agriculture est l’alimentation?


Image issue du site du MNHN, illustrant sa banque de graine

J’ai été déconcerté par l'affirmation suivante insérée dans le texte d’un expert en écologie : La fonction sociale première de l’agriculture serait l’alimentation! Heureusement, les commentaires m’ont permis de demander explication... Malheureusement, ma question fut écartée par les modérateurs.


J’ai alors réfléchi de mon côté à cette affirmation. Je l’ai regardée selon 7 angles de vue différents pour en conclure qu’elle est certainement fausse, probablement ethnocentrée et, plus que tout, anti-écologique. Mes angles de vues sont : celui d’un amateur de science d’un consommateur d’un salarié agricole d’un exploitant agricole du produit cultivé d’une civilisation autre et moins favorisée par l’environnement de la biodiversité elle-même Pour un amateur de science, la façon même dont cette affirmation agriculture≂alimentation est posée dans ce texte égratigne les yeux. Elle ressemble à une assertion aussi innocemment insérée dans un flot de mots que le sont les oiseaux ou les poissons dans un flot d'images pour fast-food : Sans preuve ni référence, sans explication... cette affirmation fait publicité. Mais quel produit chercherait-t-elle à vendre? Si on regarde cette affirmation du point de vue du consommateur quidam, elle est immédiatement prise en défaut. Je pense qu’aucun quidam, même le plus urbain, n’associe aujourd’hui l’agriculture à l’alimentation. Même l’urbain s’habille parfois en coton ou écrit encore sur du papier issu de l'agriculture. Soit le quidam se trompe donc, soit cette affirmation est clairement un cliché. Mais un cliché tiré de quel dogme? Passons maintenant de l’esprit du consommateur à celui du salarié agricole. Pour associer agriculture et alimentation, il faudrait d'abord commencer par nier l'existence de quelques 90.000 employés agricoles que sont les jardiniers professionnels qui entretiennent les paysages en France. Ceux-ci relèvent pourtant du régime sociale agricole. L’entretien du paysage compterait-il pour du beurre? Oublions ces ouvriers agricoles-là et réduisons notre angle de vue aux seuls exploitants agriculteurs produisant des denrées alimentaires. Mince, cette affirmation, me semble-t-il, devient encore plus incompréhensible : L’agriculture, en France, n’est plus depuis longtemps vivrière. Elle est commerciale. On ne cultive plus pour se nourrir mais pour un revenu. Du coup, que sa betterave finissent en biofuel ou en Nutella et son blé en bataille géante ou en crêpe n’est pas l’affaire de l’agriculteur. L'agriculture est un travail comme tout autre travail. À quoi sert alors de penser autrement qu'il n'est l'exploitant agricole? Après le consommateur et le producteur, mettons-nous maintenant du côté du produit cultivé. Et même ici, on ne retombe pas sur le lien agriculture-alimentation. Regardons froidement des chiffres. Ceux des USA et de la NASA sont très informatifs : La culture de loin la plus grande y est désormais... la pelouse. Elle l’est en superficie pour sûr, certainement en intrants et aussi en main d’œuvre. Oublier ces chiffres-là ne serait-il pas un déni de réalité? Continuons à encore bousculer un peu plus les certitudes. Changeons de civilisation. Interprétons l’agriculture dans un environnement autre et plus difficile, celui d’un fellah d’Egypte ou un manomi du sud Sahel par exemple. S’ils arrêtent de cultiver leurs terrains, ce sera alors le désert qui les repoussera vers la ville. Si, l’un, a un pigeonnier, c’est moins pour en manger les pigeons que pour bonifier par la colombine la terre de la parcelle de désert qu’il cultive. S’il l’autre a des dattiers, c’est moins pour ses dates que pour protéger son air contre le soleil. L’agriculture ici, c’est surtout lutter contre un environnement défavorable à sa vie et conquérir un territoire sur le désert, contre le non vivant. Associer agriculture et alimentation y serait, semble-t-il, une faillite, une erreur d’appréhension dangereuse. On peut commencer à se demander si confondre agriculture et alimentation ne serait pas prendre comme principe premier ce qui ne serait qu’un privilège de notre propre environnement. Si on extrapole à la planète cette méprise malheureuse entre privilège des favorisés et principe, n'obtient-on pas d'ailleurs une définition de notre crise écologique? Mon dernier angle de vue essaye de prendre encore plus de recul : Je me demande ce que serait la vision de la biodiversité elle-même sur l’agriculture. Que dirait l’arbre sur le singe qui disperse ses graines? Ou une abeille en fertilisant des fleurs comme un ouvrier agricole? À bien y regarder, l'agriculture ne serait-elle pas juste un principe du vivant, sa nature même, et non une invention de l'homme? Ce que l’homme fait de l’agriculture ne peut en rien changer sa fonction universelle, implicite : la culture du vivant et de son milieu. Cette fonction fait partie de ce qui différencie vivant et inerte : Voilà pourquoi je pense que, si jamais aujourd'hui, on doit expliciter la fonction première de l’agriculture, nous devrions clairement affirmer qu'elle est le développement du vivant. Donner à penser qu'elle est l’alimentation serait, me semble-t-il, continuer à se moquer de la biodiversité, à en bafouer la nature même. Ce serait, me semble-t-il, être anti-écologique.

Mais alors pourquoi donc un expert en écologie du Muséum National d’Histoire Naturelle donne clairement à penser cela? Quel angle de vue si important ai-je oublié? Je ne saurai peut-être jamais… À moins qu’il réponde à ce post.