1 question au... directeur adjoint de l’Institut de Cosmochimie

Je cherche à savoir...

Est-ce que le vivant subit l’évolution darwinienne ou est-ce qu'il en est doté?

Cher Monsieur, Quel plaisir de vous entendre le 14 novembre 2016 ici sur France Culture! Les scientifiques qui comme vous n’ont pas peur de définir la vie sont si rares! Je pense fermement que seuls ces professionnels-là pourront sauver la biodiversité et aider à développer notre civilisation. On ne peut savoir ce qu’on ne sait pas et je pense qu’on ne peut reconnaître concrètement ce qu’on ne reconnaît pas intellectuellement. Votre positionnement scientifique est donc si intéressant!


The Survivors, Deogarh Palace, Photographie, Karen Knorr

Je ne vois aussi aucune excuse à ne pas définir le vivant. Certains se demandant si les virus sont ou non en vie, comme d’autres doutant que la mort fasse partie du monde vivant, pensent ne pas pouvoir le définir. Pourtant qu’on ne connaisse ni l'intention ni l'extension exacte du vivant ne devrait pas particulièrement nous arrêter. Ne connaît-on pas exactement où commence le soleil, ses gaz, son attraction? Ne connaît-on pas la taille exacte d’un atome, et où se trouve sa part de vide? Pourtant la science fait avec et notre civilisation progresse tout de même.

Le fait que le vivant s’explique par les mêmes lois que l’environnement n’est pas non plus une excuse pour, une fois encore, ne pas reconnaître le vivant. Ma grand-mère dirait que les mêmes cartes servent bien à différents jeux! Idem, pour nos lois universelles capables de soutenir différentes natures de matières. Bon, plus sérieusement, ce n’est pas parce qu’une différence est explicable qu’elle n’existe plus. Il est sûr que la différence entre le vivant et l'inerte restera même après explication de cette différence. Et puis savoir comment un milieu est devenu un milieu créateur de milieu n’est pas ce qui intéresse la définition du vivant. Bien que la vie ait été générée hier par l’inerte, il faut se faire à l'idée que depuis la vie n'est bien née que de la vie... Et prendre conscience de cette vieille différence.


Vie, Poterie


Après ce long préambule, je désirerais vous soumettre une autre définition du vivant. Elle est basée sur la vôtre mais est légèrement plus précise. D'ailleurs je ne sais si vous avez omis cette précision intentionnellement ou non. Votre définition du vivant est presque identique à celle de Gerald Joyce. Vous dites, dans l’émission sus-citée, que le vivant est le sujet d’une sélection de type darwinien. Ne pourrions-nous pas rajouter qu'il est de plus, aussi, et surtout, le seul acteur de la sélection darwinienne? Quand j’observe mon contexte, il me semble que le vivant est non seulement sensible à la sélection mais aussi doué de cette sélection, à la différence de l’inerte. Je n’intègre ici pas de notion de volition au monde vivant. J'utilise juste le fait que le vivant se multiplie non à l’identique mais avec différence. C'est cette différenciation naturelle qui rend ainsi cette matière, et elle seule, mécaniquement douée de sélection darwinienne. Par exemple, l’hiver anglais dont Darwin se sert beaucoup comme exemple dans son livre l’origine des espèces ne sélectionne pas. Cet hiver est aveugle, incapable d’action ou de choix. Le soleil de même. Il irradie ce qu’il y a autour de lui sans sélection. C’est le vivant qui, en fait, se sélectionne en se différenciant sous ce soleil ou face à cet hiver. C'est la matière vivante qui donne expression à la différence. Et qu'elle le fasse de manière ou pas volontaire, par hasard ou par force, par choix ou par accident, n'est en fait pas une question. Dans chaque cas, c'est sa nature qui, seule, supporte la sélection. Couplons ensuite ce pouvoir de reproduction différenciée au pouvoir de multiplication du vivant et on obtient mécaniquement la conquête de l’inerte. Ces pouvoirs font que la matière vivante se conserve mais aussi se répand, repousse ses limites, développe de nouvelles stratégies (au mieux) et (au pire) implante son milieu en mourant toujours plus loin. Je sais ce qui est bousculé par cette définition. Darwin a montré la différence entre vivant et inerte mais a, en même temps, réunifié ces deux natures par une sélection naturelle présente partout, en dehors du vivant, et donc transcendant la matière. Cette description, je trouve, n’est pas assez élégante pour nous faire saisir au mieux notre contexte. Je pense que cette unification n’est pas vraiment valide. Plus simplement, dire que la sélection darwinienne est inhérente au vivant revient à reconnaître que le vivant se différencie naturellement de l’environnement. Cela revient à le reconnaître aussi bien intellectuellement que matériellement. La forêt protège du froid, la mangrove des vagues, l’herbe protège du splash. L’oiseau disperse les graines. Les vers de terre diffusent le compost. Le vivant élève le vivant et écarte sa fenêtre du possible. Tout cela convient à ma définition et me semble ainsi désormais scientifique : Toutes ses actions réelles ne sont simplement plus qu’une forme avancée de la sélection darwinienne. C’est parce que la matière vivante est dotée d'une différence qu’elle la propage contre l'inerte. J'ai l'habitude de résumer la légère différence que je vous propose d'observer ainsi : Notre époque nous dit que le vivant fait partie de l’environnement. Je préfère dire que le vivant n'en fait pas partie et même qu'il lutte naturellement contre. La nature du vivant n’interagit pas avec l'inerte. Elle se développe contre lui. Vous voyez que la légère nuance dont je parle résulte en de grands changements de visions. J’espère que vous arriverez ainsi à comprendre ce que j’ai voulu expliquer ici et que vous saurez me dire votre pensée à ce sujet. Respectueusement,