Une question à... un spécialiste du darwinisme

Pourquoi le darwinisme n’a-t-il pas conclu que le vivant est un tout divergeant de l’inerte? Cher Professeur, J’ai beaucoup aimé votre présentation sur la plasticité du vivant (en ligne ici) et notamment le fait que vous pensiez que l’espèce n’existe pas. Je ne suis pas scientifique mais moi aussi, je pense ainsi, ou alors que l'espèce existe si peu qu’elle devrait être secondaire pour notre compréhension du réel. Je reconnais personnellement l’arbre d’abord comme mon semblable, et le vivant comme un tout d’individus. Je qualifie d’ailleurs le vivant de civilisation.


Guy, un des rares gorilles à avoir percé le plafond de verre de l'espèce et à avoir été célébré tel un individu...

Son corps maintenant empaillé au Muséum d’Histoire Naturelle de Londres

J’ai du coup fouillé dans plusieurs de vos émissions et interviews, toutes très intéressantes. J’y ai déniché dans celle-ci votre très sympathique explication autour de ce concept non ontologique d’espèce :

"C’est un peu comme les petites roues sur le vélo : on a tous commencé avec des petites roues sur les côtés mais [elles ne sont pas] le but. Ce sont des façons de saisir le réel, mais ce n’est pas le réel." Alors, sur le même concept que ces petites roues pour simplifier notre entrée au réel, je désire vous poser une question de simplification ô combien extrême mais cependant bien réaliste : Ne devrions-nous pas d’abord voir et faire voir simplement notre contexte comme deux mondes, le vivant divergeant de l’inerte, avant de brouiller les choses en parlant d'une seul monde créé par les mêmes lois? Je pense personnellement que seul le vivant est vivant, que cela est une différence et que cette différence a des conséquences - pour nous vitales - sur le réel : Autrement dit, je pense que le vivant est bien sûr créature de l’univers mais surtout une singularité créatrice de son monde.


La technologie est capable d'imaginer les robots émergeant telle une singularité auto-créatrice?

Pourquoi la biologie n'est pas capable de la même imagination pour signifier les organismes vivants?

Ma vision d'un vivant créant son monde propre et divergeant de celui duquel il a émergé, contredit l’environnementalisme actuel (voir le point 1 de la déclaration sur l’environnement de l’ONU), mais aussi la vision occidentale chrétienne (lire le Laudato Sí par exemple) ou encore la science en général qui donne comme représentation du monde justement un seul monde, fait d'une seule nature. Ma question est donc particulièrement décalée, mais, s’il vous plaît, ne la méprenez pas! Elle est sincère et je pense que c’est à la science de dire comment aborder notre contexte, bien avant la doxa ou les religions révélées, car seule elle a ce pouvoir de correction. Vous êtes un connaisseur du darwinisme et c'est pour cela que je sollicite votre aide. J’aurais pensé que c'est le darwinisme, plus que tout autre pensée scientifique, qui aurait pu conclure à ces deux mondes. Je me demande ainsi pourquoi, une fois qu'il a été prouvé que l’être organique est d’une nature différente du reste (car sensible à la sélection darwinienne), il n'a pas été conclu que notre contexte est fait de deux natures. Surtout que Darwin semblait savoir que le vivant changeait l'inerte pour créer son propre confort. Je ne comprends pas pourquoi l'on continue à simplifier notre contexte en une seule nature alors que deux s'y développent avec divergence.

Sauriez-vous m'aider à répondre à ce questionnement? Je cherche à comprendre.



Remarque : Peut-être un des postulats de Darwin serait une piste. Darwin s’appuie sur la sélection humaine des pigeons pour imaginer la sélection naturelle (Il conclut donc que l'homme comme la nature peuvent créer) quand vous semblez postuler que la relation entre homme et espèce domestique est en fait symétrique : L’homme crée le pigeon en même temps que le pigeon crée l'homme. Ce point pourrait peut être améliorer la sélection darwinienne comme étant une sélection inhérente au monde vivant et non extérieure au vivant. Bon, ceci relève de votre domaine, la science et de son interprétation. Je n'en dis pas plus. Vous saurez me dire, j'espère.




Les pinsons et les pigeons de Darwin : Darwin s'appuya sur la sélection des pigeons par l'homme pour expliquer l'origine des espèces par la nature.

Respectueusement,