1 question à... un auteur de science-fiction

Pourrions-nous vivre, sans le savoir, dans deux univers?


Des lions sur la lune (Image sortie de l'imagination de jeunes musiciens)

Cher Monsieur,

Vous êtes un auteur de science fiction qui créez, avec succès, de bons moments de lec­ture tout en réfléchissant aussi sur les chemins possibles dans l’avenir.


Je désire vous poser une question car j'ai remarqué un fait étrange : La science, du fait de sa méthode ou parce que la vie n'est qu'un phénomène et non une substance ou une force, n'arrive pas à imaginer le vivant comme autre chose qu'une machine. À l'opposé, la science-fiction, quant à elle, arrive à imaginer exactement l'inverse : Celle-ci arrive à imaginer les machines comme des êtres vivants. Et si on mélangeait les rôles? Je désire ainsi vous proposez d’imaginer, pour un moment et si cela vous intéresse, non pas un chemin de science-fiction dans l’avenir mais un chemin de science-fiction depuis le passé. Je ne parle pas d’un voyage dans le temps comme dans l’affaire Jésus, mais d’une nouvelle interprétation du voyage qu’a emprunté la vie sur Terre pour arriver à aujourd’hui.


Le vivant pourrait-il être une singularité? Vous connaissez certainement le concept de science fiction appelé la singularité technologique. Il s’agit d’une intelligence artificielle arrivant à organiser petit à petit son autonomie, à prendre corps dans des robots pour un jour commencer à créer son propre monde, forcément disruptif : Elle devient ainsi condamnée à travailler à sa durabilité quitte à écraser son environnement originel. Je me demande si nous ne pourrions pas appliquer ce concept futuriste de singularité tout simplement au vivant… Ne pourrions-nous pas imaginer, en regardant le passé, la biodiversité comme une singularité disruptive de son univers originel et travaillant dès lors à son propre confort au dépens de ce dernier? Cela ferait de la biodiversité un paradigme luttant contre son environnement inerte d’origine et non se développant en harmonie avec lui. Autrement dit, cela affirmerait que tous les êtres vivants seraient anti-nature (comprendre donc ici nature comme l’univers non-vivant) et jetterait (enfin) aux oubliettes la question solipsiste de savoir si seul l’homme est, oui, non, peut-être, un être anti-nature. Voir la biodiversité comme une singularité luttant contre la nature non vivante serait une nouvelle manière d’appréhender la crise écologique et une sorte de changement kuhnien dans notre croyance scientifique au monde. Cela rendrait la notion passéiste de vivant …futuriste. Ce regard de science-fiction vers le passé serait aussi du coup un regard de science-fiction réfléchissant à des chemins possibles dans l’avenir. La biodiversité, ici, deviendrait une civilisation à la conquête de la Terre et visant par essence la conquête de l’univers inerte.

Un discours de science-fiction sortant du récit-cadre Cette pensée du vivant non seulement créature mais aussi créateur de son propre monde sort du récit-cadre actuel. Celui-ci veut que notre contexte, soutenu par les lois universelles, ne forme par conséquent qu'un seul univers, avec une seule origine. Il faut alors, pour sortir de cette histoire millénaire à une origine, beaucoup d’imagination… ou alors pas du tout. Ma grand-mère, qui n’a jamais prouvé grande imagination, me disait parfois : Des mêmes cartes à jouer peuvent servir des jeux bien différents. Ne voulait-elle pas me faire comprendre par là que les lois universelles peuvent supporter de multiples univers? En effet, ce n’est pas parce que tout implique des lois universelles que ces lois universelles impliquent forcément un tout. Si ce que dit ma grand-mère est vrai, alors ce tout unique qu'on nous apprend à projeter autour de nous serait simplement un sophisme. Notre récit-cadre qui se vanterait d’être universaliste ne le serait pas; il ne serait malheureusement, en fait et à tort, seulement piteusement universalisant. Je pense comme ma grand-mère : L’univers unique, universel, homogène ni n’existe, ni ne peut être pensé. Notre contexte ne peut être perçu que multi-paradigmatique et confrontationnel. Et je pense que le meilleur témoignage de cette confrontation est d’expérimenter ce qui se passe entre le vivant et l’inerte. Lire autrement notre contexte Regardons les arbres sur les images suivantes!


Un arbre sur une planète vivante ou un arbre rend vivante cette planète?


L'arbre est en harmonie ou en combat avec son environnement?


Notre grand récit-cadre nous dit que ces deux arbres appartiennent comme leur environnement à un grand Tout, à une grande création. La physique nous dit, de même, qu’ils appartiennent à un univers unique, avec une seule origine. Pour la biologie, c'est idem, ces arbres appartiennent à leur écosystème avec qui ils forment une pièce d'un tout encore supérieur, la biosphère, la planète Terre, l'univers. Cependant personnellement, en regardant ces images, je ne vois pas cela, ni dans la réalité ni par la pensée.


Je vois dans ces photos deux univers. Je vois des arbres luttant contre la roche et le mur et je les vois partir à la conquête des éléments, pour effacer cet univers inerte. Je vois l'arbre augmenter sa fenêtre du possible pour assurer la survie de l'univers vivant et pour s'y développer. Il me semble en regardant ses photos et en extrapolant ces exemples à la biodiversité entière sur Terre que la vie désintègre la Terre pour la réduire en terre. Pour moi, ni la Terre, ni l’écosystème (il n’existe pas), ni la nature ne sont vivants. Seul l’arbre l'est. Il est une singularité, qui bien sûr suit les mêmes lois universelles que l'univers inerte mais qui en diffère paradigmatiquement. En allemand ou en français, d’ailleurs, univers veut dire “uni vers”, des éléments, de la matière, un paradigme unis vers leur objectif commun. Personnellement, je vois que vivant et inerte ayant un futur différent forment deux univers. Et vous, comment voyez-vous le vivant? Le voyez-vous comme une singularité créatrice de son propre univers ou une simple partie d’un univers supérieur?