Une question à... un philosophe des sciences vulgarisateur scientifique

Notre contexte est-il réellement un seul univers? Cher Monsieur, Je viens de vous écouter, avec grand plaisir, réfléchir “à quoi pense la pensée écologique?” dans ce podcast en ligne ici. Vous vous appuyez, pour cette réflexion, sur le dictionnaire de la pensée écologique, un ouvrage très informatif. Vous avez invité un de ces auteurs et débattez avec lui sur quelques entrées définies dans ce dictionnaire. Et puis, vous commencez à aborder d'autres entrées, peut-être encore plus importantes… Celles que ce dictionnaire omet. Je trouve cette démarche très pertinente. Savoir lire entre les lignes de ce dictionnaire est lire en creux toute la pensée écologique qu’il promeut. Cependant patatras pour moi! À mon grand étonnement, l’émission se finit et vous n’avez pas relevé le creux le plus flagrant, vous ne nous dites pas que les entrées “vie” ou “vivant” manquent à l’appel. Vous ne nous dites pas que le vivant n’existe pas dans la pensée écologique, du moins dans celle présente sur votre plateau ou celle des 260 auteurs de ce dictionnaire… alors même que ces penseurs prétendent défendre ou promouvoir ce vivant. Et puis pour moi qui croit qu’une chose disparaissant dans les livres disparaîtra par ricochet dans la réalité, cela est effroyable. Il me semble que cette pensée écologique là, si répandue autour de nous, est forcément donc la cause première de la disparition du vivant. Sans que cela ne semble perturber la conversation scientifique…

An Experiment on a Bird in the Air Pump, peinture montrant une conversation scientifique au XVIIIe siècle et l'entrée des sciences modernes dans les chaumières

La crise écologique est une anomalie Je ne suis ni scientifique ni philosophe. Je suis jardinier. Mais, tout de même, je crois à un certain principe d’équivalence dans notre rapport au monde. Je pense que le savoir le plus complexe est aussi important, et donc par principe d’équivalence aussi complexe, que la vulgarisation la plus simpliste. Je pense que le savoir le plus vulgarisé, celui qui est la base des actions de la grande majorité des milliards d’hommes formant notre civilisation est tout aussi vital pour le développement de cette dernière que les inventions les plus extrêmes, celle qui ne peuvent être découvertes que par une minorité de scientifiques géniaux au plus profond du gisement de réalité que forme notre contexte à tous. Quand on pense développement, le plus simple est égal au plus compliqué. Et je pense que c’est justement là, dans le plus simple, dans le plus grossier, que des calculs et de la lumière de la science doivent être braqués désormais. Pour moi, l’anomalie actuellement la plus flagrante et donc celle susceptible d’apporter la plus grande avancée cognitive pour la science et la civilisation ne se trouve plus dans les étoiles, comme a pu l'être l’anomalie de l'avance du périhélie de mercure pour le siècle précédent, mais se trouve actuellement sur Terre. Avec flagrance désormais. Je pense que la plus grande source potentielle de savoirs modernes est simplement la crise écologique. La crise écologique, que ce soit la crise climatique ou la crise de la biodiversité, ces deux n'étant bien sûr qu’une seule et même crise, est due à l’homme. On peut alors penser celle-ci comme le résultat quelque part raté de milliards d’hommes expérimentant la réalité. Il ne faut pas croire l’homme foncièrement mauvais, ni foncièrement inconscient. Il faut se dire que l'homme est un être intelligent mais qu'il a juste en ce moment tort dans son rapport au réel, qu’il fait une erreur dans son entendement du monde. Autrement dit, la crise écologique n'est rien d’autre que la révélation d’un simple défaut de compréhension de notre contexte et on peut donc chercher ce que cette anomalie scientifique là veut nous dire.


29 mai 1919. Une nouvelle sensationnelle : Les étoiles ne figurent pas le jour à la même place que la nuit! Einstein (devina et) exploita cette anomalie pour asseoir son savoir sur notre civilisation

L’Environnement et la biodiversité sont deux univers différents Puis-je formuler une opinion sur l’origine de cette anomalie scientifique, sur cette erreur de notre rapport à la réalité? Je pense que le résumé le plus simpliste que l’on se fait de notre contexte, celui que notre société vulgarise actuellement et donc aussi celui qui forme le récit-cadre de la pensée écologique que vous avez reçue sur votre plateau, à savoir, l’existence d’un univers ou d’une nature autour de nous, est incorrect. Notre univers n’est pas réductible à justement un univers. Il en existe plusieurs interférant. Ce n’est pas parce que tout implique les lois universelles que les lois universelles impliquent un tout. Bien au contraire. Je pense que ces lois font apparaître et servent des paradigmes. Elles soutiennent donc plusieurs touts, dirigeant et dirigés par leur nature. L’univers voulant dire uni vers, je vois déjà que la vie, la biodiversité est elle aussi et à sa façon, unie vers autre chose que l’univers. Je pense ainsi que la biodiversité ne fait pas partie du paradigme de l’environnement et qu’on devrait simplement reconnaître la nature de l’inerte comme différente de la nature du vivant. On doit vulgariser que, bien qu’ils impliquent tous les lois universelles, chaque paradigme est uni vers différente évolution, et interférent les uns avec les autres, de manière non symétrique, non duale, non compréhensible selon le paradigme autre que le propre sien. Notre contexte est ainsi hétérogène et non une harmonie. Cela diffère de la pensée écologique invitée sur votre plateau. Cette pensée-là prône par exemple la conservation de la biodiversité au sein d’une nature-tout alors que dans la réalité, si la pierre peut se conserver, la biodiversité, elle, ne le peut pas. Elle peut seulement se développer (verbe pris ici aux sens autant réfléchi et réciproque) et cela à l’encontre de la pierre. La parole contenue dans le dictionnaire de la pensée écologique semble, comme le montre cet exemple du conversationnisme, coincée par ce récit à un seul univers, incapable de convoyer la réalité et donc de la donner à penser. Voilà pourquoi aussi le vivant n’est pas définie par ce dictionnaire (et d'ailleurs rarement ailleurs). Il a disparu pour laisser la place à la nature (14 pages de définitions). Et la nature recouvre pour cette pensée aussi bien celle de la lune que celle de l'oiseau, celle de la pierre inerte que celle de l'arbre vivant. Cette pensée vulgarise ce qui nous entoure en un seul tout. Cela adhère à l'univers unique et aussi au récit-cadre des religions révélées qui ne parlent que d’une création, où cet arbre et cette pierre se retrouvent étrangement frère et sœur, comme nous le dit, selon un cantique pré-darwinien, la deuxième encyclique du Pape François, entrée d’ailleurs encensée dans le dictionnaire pré-cité ou dans votre émission.


La vulgarisation scientifique, l’écologie, les religions révélées, bref toute notre société occidentale et le monde se globalisant se fait écho pour nous enseigner comme résumé le plus extrême de notre contexte un seul univers. Ce savoir extrême, censé donc être le plus simpliste, et vice versa, ce savoir simpliste, censé donc être le plus extrême, est faux et, je pense, la cause de l’anomalie scientifique qu’est notre crise écologique.


Va savoir le plus simpliste! Sur ces photos, sauriez-vous reconnaître si ces arbres et les pierres forment un univers harmonieux ou deux univers divergeant?

Non pas un changement de paradigme mais la reconnaissance de plusieurs Penser la pierre et l'arbre dans un même tout, dans un univers ne fait pas de nous des universalistes mais seulement des universalisants. Vu la crise écologique actuelle, il est important aujourd’hui d’être le plus simpliste possible mais avec une très grande justesse, avec de la science et non par projection. Il ne faut pas chercher des savoirs les plus complexes pour réactiver le progrès, cela ressemblerait à une fuite ou de l'innovation pour de l'innovation, mais il faudrait que la science se saisisse de ce que l’on pense de plus simpliste et vérifie que cela soit ou non vrai. Cela est possible, j'en suis sûr.


Est-ce que réellement tout ce qui existe autour de nous, depuis l’intérieur des trous noirs jusqu’à la fleur en passant par le mouvement des comètes forment un seul paradigme? Est-ce que le résumé le plus abouti de notre contexte est réellement un seul gros objet, l'univers, se résumant en une pensée ou nous faut-il, pour penser scientifique, développer autant de pensées que de paradigmes qui s’entre-choquent? Les équations se diffusent-elles dans tout l’univers, celui-ci serait alors un objet homogène, ou se trouvent-elles contaminées par le vivant, celui-ci serait un uni-vers interférant? Comment formuler la question? À la recherche de voir… Personnellement, je suppose donc que le prochain bond civilisationnel, celui qui résoudra la crise écologique, ne viendra pas d’un changement de paradigme scientifique mais d’une reconnaissance de plusieurs paradigmes, de leur définition scientifique, de leur délimitation et aussi de notre prise de conscience de leur interférence et de notre rapport à eux. Tant de complexité au service de l'interprétation de notre contexte la plus simpliste et la plus vraie qui soit! Dites-moi, savez si notre contexte est fait d’un ou de plusieurs univers?