Une question au… Président du conseil scientifique de l'Agence française pour la biodiversité.

La biodiversité est-elle une fraction de la nature ou bien de l'anti-nature? Cher Monsieur Gilles Boeuf,


Je viens d’entendre votre entretien radiophonique “Sixième extinction massive de la biodiversité : Que reste-t-il à sauver?” (1ère partie + 2ème partie). Vous y décryptez un article scientifique paru la semaine précédente affirmant que le vivant est en cours d'anéantissement actuellement sur Terre.


Par l’écoute de cette émission, je comprends que nous nous appuyons pas sur la même vision de notre contexte. Vous vous servez d’un modèle définissant la biodiversité comme une partie de la nature quand, personnellement, je la vois comme une entité anti-nature.

Gilles Boeuf dans les studios de Radio France• Crédits : Violette Voldoire - Radio France


Je comprends bien que ces deux modèles vivant “nature” et vivant “anti-nature “ sont comme le géocentrisme et l’héliocentrisme : L’un est forcément beaucoup plus juste que l’autre. J’imagine bien que votre modèle, celui de nos institutions, est le meilleur. Mais parce que l’époque écologique critique que nous traversons nous demande de retourner chaque pierre, je désirerais me convaincre scientifiquement de cet avantage.


Si cela vous semble d’intérêt, pourriez-vous, s’il vous plaît, m’aider? Pourriez-vous me dire, si ces deux modèles scientifiques ont été comparés, voire, seriez-vous en mesure de les vérifier? Autrement formulé, le conseil scientifique de l'Agence française pour la biodiversité peut-il confirmer si la biodiversité est bien à donner à penser comme une fraction de la nature ou comme de l'anti-nature?


Je reviens sur certaines différences que nos modèles impliquent quant à l’interprétation de notre contexte et la résolution des problèmes que notre développement nous pose. Je nomme ci-dessous votre modèle le récit A, le mien le récit B.


De la cohérence langage/écologie

Récit A : La biodiversité et les catastrophes naturelles dans une sorte d'harmonie

Récit B: La biodiversité est anti-catastrophe

Vous assurez que la biodiversité fait partie de la nature (1 min 43, 2 min 58, 3 min 50, 1ère partie). Cela peut sembler incohérent car si, comme vous explicitiez ici (1min 21) en 2011 devant le Conseil économique social et environnemental, la nature d’avant la vie est faite de catastrophes naturelles, alors la biodiversité ne peut être qu’anti-nature. Ne voit-on pas en observant notre contexte global que la biodiversité cherche comment se protéger des catastrophes : Les mangroves protègent la vie contre les tsunamis, les forêts contre le dérèglement climatique, la pédofaune contre la sécheresse, l’arbre en ville contre le vent ou l’îlot de chaleur, etc? Me disant que ce n'est pas parce que tout autour de nous implique les lois universelles que cela impliquent forcément un tout, je m'imagine donc la biodiversité luttant naturellement pour sa survie.


L'ONU restaure les mangroves pour lutter contre le changement climatique

© Peter Prokosch / grida.no


Du milieu

Récit A: Le milieu concept faible

Récit B: Le milieu un concept pivot

Vous donnez à penser que la vie a commencé par l’apparition d’une première membrane dans la nature (2min 00, 1ère partie). Vous vous servez d’un métarécit qui fait apparaître sur Terre la vie par une logique de fil en aiguille. Je penche pour ma part, mais sans être spécialiste, à une logique plus complexe. Un autre modèle pourrait s’appuyer sur le milieu en en faisant un concept pivot en tension entre la nature et le vivant. Je m’imagine que la nature s’est dégradée en un milieu, puis que c’est dans ce milieu que s’est soulevé ce nouveau phénomène qu’on résume par la vie et qui agrège de nombreuses propriétés : Ce phénomène persiste, se reproduit, se développe en quantité et en qualité (évolue), mais surtout, il reproduit son milieu, dégradant la nature pour assurer son expansion. Je vois ainsi le vivant non pas comme un être de nature mais fondamentalement comme un acteur du milieu, un être de culture.


Une définition fonctionnelle de la vie

Récit A : Le vin vit.

Récit B : Le vin ne vit pas

Vous affirmez que la biodiversité est la partie vivante de la nature, puis que le vin est de la biodiversité (1 min 48, ici). Cela fait du pain du vivant. Trop de définitions du vivant tue le vivant. Non, le vin n’est pas vivant, car il n’en a pas toutes les caractéristiques (Il ne se reproduit pas de lui-même par exemple). Il ne fait que détenir quelques propriétés que… le vivant, le vrai, lui donne. Il faut garder cette définition pratique dans notre modèle et non la flouter. La multiplication des définitions du vivant, toutes plus compliqués les unes que les autres, rabaisse malheureusement encore et toujours le vivant, son rôle, sa position. Il faut clarifier notre métarécit: Le vin, la Terre, les écosystèmes sont-ils vivants et bien seul le vivant - le vrai - l’est.


Le canard-lapin ou quand les mots partent en vacances.

Le vin et la Terre sont-ils vivants ou détiennent-ils juste des propriétés que le vivant, le vrai, leur donne?


De la cause et de la conséquence du changement climatique

Récit A : La crise de la biodiversité est conséquence du changement climatique

Récit B : La crise de la biodiversité en est la cause

Vous pensez aussi, si je comprends bien, qu’une des causes de la crise de la biodiversité serait le réchauffement climatique (3 min 40, 2ème partie). Je vois les choses complètement différemment. Elle ne peut en être, en aucun cas, une cause puisqu’elle en est une conséquence. Ces crises ne sont qu'une seule et même crise écologique, celle provoquée par l’homme en poussant son seul développement et en omettant celui de la biodiversité. Son erreur est de suivre un modèle de compréhension de son contexte confondant nature et culture, cause et conséquence des problèmes écologiques engendrés.


De l'usage de la grenouille

Récit A : À question bête, réponse bête

Récit B : La vie va sans dire

Nos deux modèles différent sur l’usage d’une grenouille (8 min 35, 1ère partie), une question posée par les naturalistes et qui revient désormais sans cesse dans le discours actuel. Ce questionnement ne peut exister, me semble-t-il, qu’avec l’aide du modèle proposant de prendre la biodiversité pour de la nature : Ce récit-cadre rend superflue la grenouille et pertinente cette question. À l’inverse, celle-ci perd son bien-fondé quand on donne à penser la biodiversité comme l'anti-catastrophe. Plus vous retirez de ce métarécit-là la biodiversité et plus vous obtenez la crise actuelle. L’homme n’est pas à donner à penser comme le seul être anti-nature. C’est bien toute la biodiversité qui est en lutte, en développement, par nature, contre la nature. Il faut, je pense, ré-affiner notre modèle pour mieux en saisir les nuances.


De la culture de l'impact

Récit A : La conquête de la biodiversité est décision humaine

Récit B : Elle est naturelle

Nous semblons penser tous les deux que la crise écologique actuelle est une crise de compréhension. Vous recherchez ainsi la culture de l’impact (6 min 15, 2ème partie). Mais pour créer cette culture, il faudra révéler, que la biodiversité est en lutte. La crise écologique actuelle n’en est finalement qu’un révélateur et en rien un changement de réalité. Exactement, comme vous le dites au sujet des animaux (9 min 10, 1ère partie)... Ceux-ci ne sont pas devenus des êtres sensibles grâce à une nouvelle loi écrite pas l'homme mais c’est cette loi qui rend l’homme plus sensible à la réalité, renforçant sa culture de l’impact. Il en va de même avec la nouvelle loi biodiversité. La biodiversité n’est pas passée à la reconquête grâce à cette loi, mais l’a toujours été. Il faut révéler à l’homme cette réalité des choses pour augmenter sa culture de l’impact. La biodiversité n’est pas nature mais culture. L’abeille cultive l’arbre et que l’arbre cultive l’abeille. Elle est civilisation sensible et développante… À l’assaut de la nature.


J'espère que ma demande vous semblera digne d’intérêt et que vous aurez la possibilité de vous en saisir.


Respectueusement,