Une "pensée écologique" d'où disparaît le vivant est-elle écologique?

On ne demande pas à quelqu’un se trouvant à l’article de la mort de rendre des services. La décence impose même l’inverse. C’est au veilleur concerné d’offrir ses services aux malades et aux mourants. Il est ainsi très surprenant d’entendre encore des personnes souhaiter de la biodiversité non humaine - quand on sait que cette dernière a entamé sa grande extinction - qu’elle rende à l’homme, encore et encore, ces fameux services écosystémiques. Cette indécence défie les convenances, l’intelligence et notre futur. Si la biodiversité est aujourd’hui en danger, c’est bien évidemment à nous de devoir lui rendre service. Tout simplement. On peut légitimement se demander d’où provient un tel illogisme ambiant. Comment faisons-nous, en ce qui concerne l’écologie, pour globalement toujours appuyer du mauvais coté de la balance? Comment faisons-nous pour avoir les yeux grands ouverts depuis des générations désormais, mais pour rester dépourvus de la plus simple bienveillance envers le vivant? Mon hypothèse est que c’est le discours-cadre écologique lui-même qui pousse globalement son public à la faute. Ce discours cherche à nous rapprocher de la nature. Personnellement, c’est bien cela qui a biaisé, quand j’étais jeune, ma logique avant que je forge mon propre regard sur le terrain. Ce discours est trop métaphorique et nous induit en erreur. En fait, pour qu’homme et biodiversité se solidarisent, il faudrait les penser ensemble, et donc forcément séparés de la nature. Le vivant est culture. Il n'est pas nature. Il est salutaire de reconnaître que la biodiversité est plus proche de nous que de la roche. Que cette roche soit artificielle ou non ne compte pas. Ce qui compte est de voir que la biodiversité, l’homme inclus, est de l’anti-nature.


Photo par Vincent Assante Di Cupillo

Soyons (éco)logique : Pour le vivant, que la roche soit artificielle ou non ne compte pas.

J’ai pris 4 discours environnementalistes de ces derniers mois pour pointer ce que je pense être l’erreur en cours et pour essayer d’ouvrir cette hypothèse d’un homme égal de la biodiversité. Les voici : - La confusion entre nature et biodiversité chez Nicolas Hulot, ministre d’état (discours de présentation de la mobilisation de la France pour la biodiversité, 18 mai 2018) : Nicolas Hulot parle comme si le monde fut un ordre, la nature une machine, qu’il nous faut désormais restaurer. Pour pouvoir nous faire penser cette machine, il est ainsi obligé de dissoudre le propre du vivant, à savoir la vie. Il la fait disparaitre dans la nature. La nature est aussi pour nous, rappelons-le, l’inerte comme le soleil, la Terre, le mer, le vent. L’erreur saute donc aux yeux quand Nicolas Hulot explique que le vivant a une unicité mais que, dans le même élan, il substitue tout de même le vivant par la nature. L’unicité du vivant n’est plus donc. La spécificité qui fait que le vivant est vivant, disparaît dans son amalgame avec l’inerte. - La nature pro-nature injustement attribuée à la biodiversité chez Gilles Boeuf, ancien président du MNHN (entretien passé à l’agence France Presse, 17 mai 2018) : Gilles Bœuf nous donne ici sa définition de la biodiversité. Il nous explique, comme le fait Nicolas Hulot, que la biodiversité fait partie de la nature (il cite les volcans pour illustrer ce qu'est la nature). Cependant, dans le même texte, il explique aussi que la biodiversité en est extérieure (il cite encore les volcans pour illustrer ce qui est extérieur à la biodiversité). Il rappelle même que les volcans peuvent détruire complètement la biodiversité, sans s’apercevoir de l’incohérence qu’il apporte ici à son discours : Penser que la nature est en harmonie avec la biodiversité, malgré les apocalypses qu’elle lui inflige, est aussi extravagant que de penser que la biodiversité a été créée pour servir l’homme. Ces discours trouvent leurs origines dans les croyances occidentales et ne correspondent pas à l'histoire révélée par le terrain. - L’alarme au monde faussée par les 15000 scientifiques (World Scientists’ Warning to Humanity, A Second Notice, Bill Ripple et al, 23 octobre 2017) - Cette alerte signée désormais par plus de 20 000 scientifiques s’appuie sur des figures remplies de véracité pour dépeindre la trajectoire désastreuse du monde depuis 50 ans. Il faut donc que nous nous ressaisissions! Malheureusement, Will Ripple, et ses co-signataires, nous offrent par la suite une prescription morale nous incitant à rester les mêmes : Ils souhaitent que l'on reconnaisse, au jour le jour, la Terre comme notre maison, chose que nous, habitants de la Terre, reconnaissons en fait déjà. Leur alarme agit donc comme une fausse-alarme. Elle est audible mais inopérante. Elle ne provoque aucun sursaut intérieur conséquent. Dire la vérité plutôt qu'un poncif aurait été bien plus efficace. La Terre est toxique. C’est seulement le vivant qui la rend habitable. C’est encore une fois la confusion imposée entre biodiversité et la planète Terre qui est fautive ici. Cet usage confondant les deux est établi depuis plusieurs générations mais ce cliché ne reflète pas du tout la nature de notre contexte. Il dépouille juste lui-aussi le vivant de son unicité, la vie, l’exacte chose que ces scientifiques cherchent pourtant à soutenir. - La disparition du vivant actée par la pensée écologique chez Alain Papaux, Dominique Bourg (Dictionnaire de la pensée écologique, PUF, 23 septembre 2015) : Ce dictionnaire résume bien ce qu’est, actuellement, la pensée écologique. Il explique plusieurs centaines de ses principaux concepts. Sa lecture est extrêmement utile, réellement. Sa lecture en creux l’est dix fois plus, malheureusement. Nous n’y trouverons aucune définition de la vie, ni dans ce dictionnaire, ni non plus dans son extension actualisée malgré les remarques forcément faites aux auteurs. Le concept de vie a donc malheureusement disparu de notre pensée écologique. La métaphore de l’animal-machine puis celle de la nature-vivante l’en ont complètement écarté.


Photo par Vincent Assante Di Cupillo


Ces textes environnementalistes montrent bien que nous n’avons plus conscience du sens du mot vie, de cette spécificité. Cela se retrouve dans nos pensées de tous les jours. Nous pensons que les sols sont vivants, comme les paysages, comme la Terre seraient aussi vivants sans voir que seul le vivant de ces sols, de ces paysages, de la Terre est vivant et, surtout, sans saisir ce que ce “seul” veut dire. Le vivant est un, la nature est autre. Les amalgamer pour en faire une machine système Terre est un aveuglement. En réalité, le vivant est anti-nature, il est culture. Il faut le voir comme une civilisation pour pouvoir penser écologique. Il faut donc arrêter de vouloir "restaurer la nature" (cette formule est incompréhensible) mais faire que le vivant se développe. À l’anthropocène encore plus qu’avant, son développement est notre développement!