Les Terminators contrent la crise écologique

Avertissement : Cet article écarte la conception actuelle du mot « nature », si élusive qu’elle se contredit en permanence (Ducarme, 2020). Le sens utilisé ici est stabilisé afin de laisser filtrer une compréhension plus fine de notre réalité. La Nature y est pensée comme le monde avant l’apparition de la vie. Elle est définie par la matière régie par les interactions fondamentales de l’univers, exception faite du vivant. Pour mieux appréhender cette exception et faciliter la lecture de cet article, ce nouveau sens du mot Nature* sera écrit suivi d’un astérisque.






Connaissez-vous la série de films sur les Terminators, des machines autonomes qui se sont retournées contre leur créateur, l’homme ? Il s’agit de cinéma de science-fiction. Cependant, une histoire identique et aussi féroce se déroule depuis la nuit des temps dans le monde réel : les machines autonomes y sont les êtres vivants, quand le créateur qu’elles trahissent et à qui elles s’opposent est la Nature*. Maintenons un moment cette analogie entre science-fiction et monde réel en surnommant les êtres vivants des termiNatures*. Cela nous aidera à comprendre que l’altérité de la Nature* n’est pas l’homme, mais en réalité tout le vivant. La nuance importe car ne pas la saisir est à l’origine de la crise écologique.


Voici quelques repères importants. Les premiers termiNatures* (les êtres vivants) apparaissent sur Terre il y a bien plus de 3 milliards d’années. Ils ne sont au début qu’une sorte de petit cristal, comme Schrödinger l’a supposé en 1944. Comme tout cristal, les termiNatures* se répliquent mécaniquement au contact du milieu approprié. Néanmoins, comme l’avait pensé Darwin dès 1859, ces cristaux-là ne se reproduisent pas à l’identique mais en variant légèrement. Cette facture des termiNatures* leur confère un super-pouvoir : elle leur permet de se sauvegarder quand les cristaux classiques sont eux régulièrement détruits par le moindre mouvement de la Nature* qu’ils ne peuvent épouser.


Cela s’appelle l’adaptation et c’est étudié par la science depuis cent-cinquante ans. Cette adaptation est insolite mais son revers est tellement plus extravagant encore qu’il laisse toujours la science bouche-bée (Allen, 2016, point 7.1) et que le quidam inattentif pourrait le croire insufflé par les dieux. Ce pouvoir autorise les termiNature*s à aller contre-Nature* et donc, pour le dire plus concrètement, à boulotter l’univers. En effet, s’adapter (sans se déplacer) à une Nature* qui change, ou s’adapter (pour la coloniser) à la Nature* d’à coté, ou encore s’adapter à la Nature* après l’avoir corrodée est du pareil au même. Cette singularisation utilise toujours la même mécanique de l’adaptation. Les possibilités de ce cristal augmentent ainsi avec ses possibilités de corrosion et de conquête de la Nature*. Plus leurs générations passent, plus les termiNatures* se perfectionnent à ce petit jeu-là. Ils engrangent les informations et agrègent leurs capacités contre-Nature* par leurs mutations successives.


Les termiNatures* se perfectionnent grâce à la sélection naturelle. On sait aujourd’hui qu’elle favorise leur ensemble face à la Nature* avant de favoriser un termiNature* face à un autre (Lenton et al, 2018). Les types de termiNatures* qui ne participent pas à la lutte commune contre la Nature* ne survivent pas. Le mécanisme est le suivant : si tu affaiblis le groupe, tu chutes avec lui face à la Nature* jusqu’à ce que des termiNature*s renforçant cette lutte prennent par ce fait, automatiquement, statistiquement, le dessus sur toi. Le vivant s’émancipe donc de la Nature* en un tout, une civilisation. Au fil du temps, cette civilisation se répand sur les mers, les terres, les airs, l’espace (un peu) tel un acide sur la matière.


La trahison de la Nature* et la conquête de l’univers sont la logique même des termiNatures*. La Nature* cache en elle les lois universelles qui la régissent. C’est l’histoire du voile d’Isis (Hadot, 2004) et les termiNatures* corrompent ce voile par leur capacité de réflexion. La Nature* est un code, une immense serrure, dont la vie, mutation après mutation, réfléchit la forme pour en être la clé libératrice. La chair du termiNature*-oiseau réfléchit la loi de la gravité pour pouvoir la trahir et voler où bon lui semble. La vie peut être décrite comme de « l’auto-définition » (Pichot, 1993, pages de conclusion), de la matière en auto-détermination. Si la nature est pré-déterminée par ses lois, alors la vie, en les décodant, est auto-déterminée. La vie a plus de potentiel que l’univers et est libre de le conquérir.


L’incarnation de la liberté par la vie fait d’elle un artifice véritable de la Nature*. Les termiNatures* sont de l’intelligence artificielle organique. Croire que les métros ou les plastiques ne sont plus de la Nature* mais de l’artifice relève de l’erreur commune. Ils sont comme les volcans ou le reste de l’univers, produits par les mêmes lois, et restent incapables de se (re)produire de manière autonome. L’homme crée donc en réalité de l’artifice en cultivant les termiNatures* (en aidant les autres vivants à se produire) ou en donnant la vie (en se reproduisant). Si la nature peut s’expliquer, l’artifice se cultive. Est à l’œuvre ici toujours le même mécanisme de l’évolution. On commence à comprendre que ce ne sont pas seulement les chanteurs, les individus, qui comptent dans la civilisation des termiNatures* mais aussi leurs chansons (Doolittle et Inkpen, 2017), notre pensée collective. C’est culture contre Nature*. La loi de la bonne relation aux autres vivants passe devant les lois universelles.


Pour avoir conscience de ce qu’est réellement la vie, il faudra ainsi comprendre que les notions de Nature* et de vie sont à jamais disjointes. L’exercice est difficile et l’on ne progresse que trop doucement vers cette réalité. Descartes nous avait bien lancés sur la facture artificielle de la vie avec son concept de l’animal-machine. Cela mit fin au vitalisme qui postulait, à tort, qu’une hypothétique force, autre que celles mécanistes de la Nature*, animait le vivant. Cependant, Descartes suggère que seule l’âme humaine (ou son esprit, voire sa conscience) échappe à la Nature. Ce grand progrès cartésien reste donc un proto-progrès. Il invita avec beaucoup de justesse l’homme à assumer sa position contre-Nature* mais malheureusement fit de lui l’arbre qui cache la forêt du dualisme vie-Nature*. Ainsi, il nous reste à voir après Descartes que, dans son souhait de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature* », le « nous » signifie le vivant entier.


Le darwinisme, deux siècles plus tard, aurait pu rétablir cette vérité. Il reconstitua l’histoire des termiNatures* et apporta la conviction qu’ils évoluent bien différemment du reste de l’univers. Cela aurait pu révéler la séparation vie-Nature*. Nenni. Dans la foulée de la publication de L’origine des espèces, Huxley, le « bulldog de Darwin », compara le corps humain avec ceux des grands singes. Il affirma paradoxalement que la place de l’homme était dans la nature et non au coté des singes face à elle*. Darwin s’attaqua lui aussi, quelques années après, à notre filiation sans guère plus réussir à nous montrer la forêt contre-Nature* formée par notre famille.

Dès lors, avec une biologie aveugle au dualisme vie-Nature*, la philosophie ne peut correctement voir le monde. L’essai philosophique de référence sur la nature de John Stuart Mill, un des plus influents penseurs du XIXe siècle, en est un bon exemple. Mill y confirme que nous penser comme des êtres non naturels est juste, mais il renforce pour ce faire un argument de paille qui, à tort, exclut de notre groupe les autres vivants. Il fait passer la mort pour la plus grande ennemie de la vie et cache que son ennemie première est la Nature*. Argumenter à partir de la mort contre la vie n’est pourtant, in fine, que du vitalisme inversé.


Aujourd’hui, nous pensons toujours comme Mill, quasi-clandestinement, en vitaliste. Tout cela fait que personne autour de nous ne comprend ni la vie ni la nature. La confusion est telle qu’on ne sait même plus ce qu’est la lune (Comment définir la nature ? à 5’10 mn). Surtout, on croit en notre for intérieur qu’on altère la Nature* quand on l’augmente dans le monde réel tout en y détruisant ce qui nous en protège, notre diversité. Cette incurie est la véritable cause de notre crise écologique au sujet de laquelle nos meilleurs philosophes environnementaux actuels ne réagissent qu’à ses conséquences. Alors que la crise relève de la philosophie naturelle, ils travaillent l’éthique environnementale (Larrère, 2006). Ils cherchent à dénoter le bon du mauvais, et non à penser d’abord ce qu’est réellement, a-moralement, le monde. Dans ce domaine, il y eut bien la tentative des chercheurs Lovelock et Margulis début des années 1970, prouvant par les chiffres que la vie allait contre les lois de la Nature*. Cependant, l’école de pensée qu’ils lancèrent semble définitivement contaminée par une persistance de notre géocentrisme, comme évoqué ici.


Pour conclure, on peut voir après tout cela comment notre présent est étranger à lui-même : la lutte entre la vie et la Nature* est plus qu’universelle mais elle passe inaperçue. Notre incurie écologique laisse la crise augmenter alors que ses débouchés anti-humanistes sont connus, comme par exemple l’extinction de masse des termiNatures*, l’humain inclus. On croirait possible le film fantastique Terminator alors qu’il est de l’anticipation sous forme de science-fiction, mais on refuse les anticipations réelles écologiques. On voit avec ce paradoxe combien l’effort à fournir pour se ressaisir va être à proprement parler révolutionnaire (faire l’histoire écologique, 47’30 mn). Un conseil alors, si vous désirez vous lancer dans cet effort-là : vous pouvez vous faciliter la tâche en retrouvant le sens de la vie. Il faut pour cela penser termi-Natures* ou s’allier aux autres vivants pour conquérir l’univers, notre Terre incluse.



PS : article publié par Usbek&Rica